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Souffrance psychique au travail : ce que le rejet d'un rapport ne doit pas faire oublier

Le 8 juillet 2026, les membres d'une mission d'information du Sénat ont examiné les conclusions d'un rapport consacré à la souffrance psychique au travail.

Créée en février à l'initiative du groupe Rassemblement démocratique et social européen, cette mission avait conduit pendant cinq mois des auditions et des déplacements afin d'étudier les conditions de prévention et de prise en charge de l'épuisement professionnel. Présidée par la sénatrice Monique Lubin et conduite par la rapporteure Annick Girardin, elle devait aboutir à un rapport intitulé Quand le travail consume : l'urgence de lutter contre l'épuisement professionnel.

Ses conclusions n'ont finalement pas été adoptées, la majorité des sénateurs de droite et du centre membres de la mission s'y étant opposée. Le document ne pourra donc pas être publié comme un rapport officiel du Sénat.

Selon les informations communiquées par le groupe RDSE, le texte comportait 39 recommandations. Il proposait notamment de parvenir à une définition partagée de l'épuisement professionnel, d'introduire dans les principes généraux de prévention une référence à l'écoute des travailleurs et de renforcer l'accompagnement des employeurs, particulièrement dans les petites et moyennes entreprises.

Les sénateurs qui se sont opposés au rapport considèrent que les travaux ont insuffisamment distingué plusieurs réalités : l'épuisement professionnel, la dépression et les situations de harcèlement. Ils estiment également que les difficultés rencontrées par les employeurs, eux-mêmes susceptibles de connaître une souffrance psychique, n'étaient pas suffisamment prises en compte.

La rapporteure et la présidente de la mission regrettent, pour leur part, qu'un travail de plusieurs mois n'ait pas pu aboutir à une publication et à un débat public.

Il ne revient pas à cet article de trancher ce désaccord parlementaire. Mais au-delà de la controverse, la question soulevée demeure : comment mieux repérer, prévenir et prendre en charge les atteintes à la santé psychique qui peuvent se construire dans le travail ?

Des réalités distinctes, mais qui appellent toutes de la précision

L'une des critiques adressées au rapport mérite d'être entendue : l'épuisement professionnel, la dépression, le harcèlement et, plus largement, les risques psychosociaux ne désignent pas une seule et même réalité.

Une dépression ne peut pas être automatiquement attribuée au travail. Une situation de souffrance ne constitue pas nécessairement un harcèlement. Inversement, l'absence de diagnostic médical ou de qualification juridique ne signifie pas que les difficultés vécues dans le travail sont sans conséquence.

Distinguer ces phénomènes ne revient donc pas à minimiser la souffrance. Cette distinction permet, au contraire, de mieux comprendre ce qui se joue et d'orienter la personne vers les interlocuteurs adaptés.

La psychologie du travail invite notamment à interroger les situations concrètes : les conditions dans lesquelles le travail est réalisé, les exigences auxquelles il faut répondre, les contradictions rencontrées, les ressources disponibles, la reconnaissance reçue et les possibilités laissées aux travailleurs pour agir sur leur activité.

Un sujet qui ne dépend pas d'un vote

La santé mentale a été déclarée Grande cause nationale en 2025, puis reconduite en 2026. Cette décision ne suffit pas, à elle seule, à mesurer l'ampleur des difficultés rencontrées. Elle témoigne néanmoins de leur reconnaissance comme enjeu de santé publique et comme sujet collectif.

Les travaux consacrés à la reconnaissance, au travail empêché, aux conflits de valeurs ou à l'usure professionnelle décrivent depuis longtemps des mécanismes qui ne dépendent pas de l'adoption d'un nouveau rapport.

La souffrance peut notamment apparaître lorsqu'une personne ne parvient plus à accomplir un travail dans lequel elle puisse se reconnaître, lorsqu'elle doit durablement agir à l'encontre de ses critères de qualité, ou lorsqu'elle ne dispose plus des ressources nécessaires pour faire face aux exigences qui lui sont imposées.

La non-adoption du rapport ne fait pas disparaître ces situations. Elle ne suspend pas non plus les obligations existantes : le Code du travail prévoit déjà que l'employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé physique et mentale des travailleurs, notamment par des actions de prévention, d'information et de formation, ainsi que par la mise en place d'une organisation et de moyens adaptés.

La prévention ne commence donc pas avec un nouveau texte. Elle repose aussi sur la possibilité de parler du travail réel, d'en examiner les difficultés et d'agir sur les situations avant que leurs effets ne deviennent durables.

Repérer les signes sans individualiser leurs causes

À l'échelle individuelle, certains signes méritent d'être pris au sérieux : une fatigue qui ne cède plus avec le repos, une appréhension croissante à l'idée de retourner travailler, des troubles du sommeil, une irritabilité inhabituelle, le sentiment de ne plus parvenir à bien faire son travail, ou encore une perte durable d'intérêt pour une activité auparavant investie.

Les repérer ne signifie pas que la personne serait seule responsable de leur traitement.

Une difficulté vécue individuellement peut avoir des causes organisationnelles et concerner plusieurs travailleurs. La réponse ne peut alors pas reposer uniquement sur la capacité de chacun à mieux résister, à s'adapter davantage ou à envisager son départ.

Les démarches individuelles et collectives ne s'opposent pas. Consulter un professionnel de santé, solliciter le médecin du travail, parler à un représentant du personnel ou engager une réflexion sur son parcours peuvent constituer des voies complémentaires, selon la situation rencontrée.

La place du bilan de compétences

Le bilan de compétences peut trouver sa place lorsque la personne ressent le besoin de prendre du recul sur son parcours et d'interroger la suite de sa vie professionnelle.

Il permet d'analyser ses compétences, ses aptitudes et ses motivations afin de définir un projet professionnel ou, éventuellement, un projet de formation.

Il peut notamment aider à comprendre ce qui, dans le travail, est devenu difficile à soutenir, à identifier les conditions nécessaires pour retrouver une activité dans laquelle se reconnaître et à explorer différentes possibilités d'évolution.

Il convient cependant d'en définir clairement les limites : le bilan de compétences n'est ni un soin, ni une psychothérapie, ni un dispositif destiné à traiter une situation d'urgence. Lorsqu'une souffrance psychique est intense ou que l'état de santé est altéré, une orientation vers un médecin, le service de prévention et de santé au travail ou un professionnel de santé qualifié est indispensable.

Le bilan peut intervenir parallèlement ou dans un second temps, lorsque la personne dispose d'une disponibilité suffisante pour réfléchir à son parcours et construire progressivement la suite.

Ce que la psychologie du travail nous apprend

La souffrance psychique au travail ne peut être comprise en opposant, d'un côté, des individus fragiles et, de l'autre, des organisations qui seraient seules responsables.

Elle se construit dans une relation entre une personne, son histoire, son activité, les exigences auxquelles elle est confrontée et les ressources individuelles et collectives dont elle dispose pour y répondre.

La prévention suppose donc de repérer les atteintes à la santé, mais aussi de remettre le travail en discussion : ce qu'il demande réellement, ce qu'il empêche parfois d'accomplir et les conditions nécessaires pour pouvoir le faire durablement.

Un rapport peut ne pas être adopté. La nécessité d'écouter ce que le travail produit sur celles et ceux qui l'exercent, elle, demeure.

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Références

Calmet, Q. (2026, 10 juillet). Un rapport sur la souffrance psychique au travail enterré au Sénat par la droite et le centre. Public Sénat.

Gouvernement français. (2025, 27 novembre). La santé mentale, Grande cause nationale 2026.

République française. (2026). Code du travail, article L. 4121-1.

Santé & Travail. (2026, 11 juillet). Souffrance au travail : les recommandations interdites du Sénat.

Sénat. (2026). Mission d'information « La souffrance psychique au travail : un défi sociétal et collectif à relever » — Rapport non adopté.

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