« Ça va passer. »
C'est souvent la première explication que l'on se donne lorsque l'envie n'y est plus.
Un projet difficile. Une période particulièrement chargée. Un collègue parti et jamais remplacé. Une réorganisation qui demande davantage d'efforts sans que l'on en comprenne toujours le sens.
Parfois, effectivement, cela passe. Le projet se termine, la charge diminue et l'élan revient.
Mais il arrive aussi que le relâchement s'installe progressivement, jusqu'à devenir un état de fond, pendant que l'on continue de se dire que la situation finira bien par s'améliorer.
Comment savoir, alors, si l'on traverse un passage à vide ou si le malaise révèle une difficulté plus durable dans son rapport au travail ?
Les enquêtes internationales témoignent d'un engagement particulièrement faible des salariés français. Selon l'édition 2026 du baromètre State of the Global Workplace, 8 % des salariés en France se déclarent engagés dans leur travail, contre 12 % en moyenne en Europe et 20 % dans le monde (Gallup, 2026).
Cette observation ne permet pas, à elle seule, d'expliquer les difficultés rencontrées au travail. Elle invite néanmoins à s'interroger sur les mécanismes qui peuvent conduire certaines personnes à se désengager progressivement.
La psychologie du travail offre plusieurs grilles de lecture pour éclairer cette question. Les travaux de Christophe Dejours sur la reconnaissance et ceux d'Yves Clot sur le pouvoir d'agir permettent notamment de mieux distinguer ce qui relève d'une difficulté passagère de ce qui s'inscrit plus durablement dans l'activité.
La reconnaissance : lorsque la contribution réelle n'est plus perçue
Le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, à l'origine de la psychodynamique du travail, montre que la reconnaissance occupe une place centrale dans le rapport que chacun entretient avec son travail.
Cette reconnaissance ne porte pas seulement sur la personne. Elle concerne d'abord ce qu'elle accomplit réellement : les efforts consentis, les ajustements réalisés, l'intelligence mobilisée et la contribution apportée au travail collectif.
Dejours distingue deux formes de jugement (Dejours, 2000). Le jugement d'utilité, porté notamment par la hiérarchie, les clients ou les bénéficiaires du travail, reconnaît l'utilité économique, technique ou sociale de la contribution. Le jugement de beauté, formulé par les pairs, porte sur la manière d'exercer le métier : la qualité du geste, le respect des règles de l'art, mais aussi la singularité apportée par chacun dans sa façon de travailler.
Cette reconnaissance peut contribuer à transformer les difficultés ordinaires du travail en satisfaction, en sentiment d'utilité et en construction identitaire. Elle aide la personne à donner une valeur à ce qu'elle accomplit, y compris lorsque cela lui demande des efforts importants.
À l'inverse, lorsque la contribution réelle n'est plus reconnue, que les efforts deviennent invisibles ou que seul le résultat chiffré est pris en compte, le travail peut progressivement perdre une partie de son sens (Dejours, 2016).
La question à se poser n'est donc pas uniquement : suis-je encore motivé par mon travail ? Mais aussi : ce que j'apporte est-il encore vu, compris et reconnu ?
Le travail empêché : lorsque l'on ne peut plus faire un travail dans lequel se reconnaître
Yves Clot apporte un second éclairage avec la clinique de l'activité (Clot, 2008).
Le travail ne se limite pas à ce qui est effectivement réalisé. Il comprend aussi ce que la personne aurait voulu faire, ce qu'elle considère comme nécessaire ou juste, mais qu'elle ne peut pas accomplir faute de temps, de moyens, de marges de manœuvre ou de soutien collectif. Le travail peut alors devenir empêché.
Ce n'est pas seulement la quantité de travail qui fatigue. C'est aussi le fait de devoir renoncer, jour après jour, à ses propres critères de qualité : aller plus vite alors qu'il faudrait prendre le temps, appliquer une procédure que l'on juge inadaptée, ne pas pouvoir répondre correctement à un usager, ou constater un problème sans disposer des moyens d'agir.
Dans cette perspective, la santé au travail ne correspond pas seulement à l'absence de trouble. Elle dépend également du pouvoir d'agir, c'est-à-dire de la possibilité de modifier sa manière de faire, de discuter les critères du travail bien fait et d'influer, au moins partiellement, sur son environnement professionnel.
La question devient alors : les difficultés que je rencontre sont-elles liées à une période particulière, ou ai-je durablement perdu la possibilité de faire un travail dans lequel je puisse me reconnaître ?
Distinguer le passager du structurel
Une période de démotivation n'annonce pas nécessairement un besoin de changement professionnel. Elle peut être liée à un projet éprouvant, à une charge temporairement plus élevée, à une tension dans l'équipe ou à un événement extérieur au travail. Lorsque la situation s'apaise, l'envie peut revenir et les difficultés retrouver une place plus limitée.
Certains signes invitent cependant à examiner la situation plus attentivement :
- le repos ne permet plus de retrouver durablement son énergie ;
- les mêmes frustrations réapparaissent, malgré les changements de poste ou de service ;
- les efforts accomplis ne sont plus reconnus depuis longtemps ;
- la personne ne dispose plus des moyens de faire un travail qu'elle estime satisfaisant ;
- les ajustements tentés ne produisent aucune amélioration durable ;
- un écart croissant apparaît entre ce que la personne souhaite apporter et ce que l'organisation lui permet réellement de faire.
Ces constats ne signifient pas automatiquement qu'il faut quitter son emploi ou changer de métier. Ils indiquent qu'il devient nécessaire de prendre du recul pour comprendre ce qui se joue. La difficulté peut venir d'un contexte particulier, d'une organisation du travail devenue insoutenable, d'un contenu de poste qui ne correspond plus à ses aspirations, ou d'une évolution plus profonde de ses critères professionnels. Il est donc important de ne pas trancher trop rapidement.
Ce que permet de clarifier un bilan de compétences
Le bilan de compétences n'est pas réservé aux situations de rupture ouverte. Il peut intervenir en amont, lorsque l'on ressent le besoin de comprendre une insatisfaction qui s'installe sans savoir encore ce qu'il convient d'en faire.
La phase d'investigation permet de revenir sur son parcours et d'identifier, au fil des différentes expériences :
- les situations dans lesquelles on s'est senti utile et reconnu ;
- les activités qui ont permis de mobiliser pleinement ses compétences ;
- les conditions nécessaires pour pouvoir faire un travail que l'on juge satisfaisant ;
- les contraintes qui se sont répétées ou sont devenues plus difficiles à soutenir ;
- les évolutions possibles, à l'intérieur ou à l'extérieur de son environnement actuel.
Cette démarche ne conduit pas nécessairement à un changement de métier. Elle peut aussi faire apparaître le besoin de faire évoluer son poste, de retrouver des marges de manœuvre, de mieux valoriser certaines compétences ou de rechercher un environnement professionnel plus compatible avec ses critères de travail. L'enjeu n'est pas de décider à la place de la personne, mais de lui permettre de mieux distinguer ce qui relève d'un épisode temporaire de ce qui traduit une difficulté plus structurelle.
Ce que la psychologie du travail nous apprend
La perte de sens au travail ne traduit pas nécessairement un manque de motivation personnelle ni un besoin immédiat de changer de métier. Elle peut révéler une contribution qui n'est plus reconnue, un pouvoir d'agir devenu insuffisant, ou un écart croissant entre le travail que l'on souhaiterait accomplir et celui que l'on peut réellement faire.
Avant toute décision, il est utile d'examiner ce qui s'est progressivement transformé dans son activité, ce qui continue à compter et les conditions qui permettraient de retrouver un travail dans lequel se reconnaître.
Si cette question résonne avec votre situation, je vous propose un premier échange, gratuit et sans engagement, afin de faire le point ensemble. Prendre rendez-vous.
Références
Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d'agir. Presses Universitaires de France.
Dejours, C. (2000). Travail, usure mentale (3e éd.). Bayard.
Dejours, C. (2016). Situations du travail. Presses Universitaires de France.
Gallup. (2026). State of the Global Workplace: 2026 Report. Gallup.
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